mardi 15 décembre 2009

Un gendre idéal


"Pour qu'il parvienne à la conscience de sa force, il faut que le prolétariat foule aux pieds les préjugés de la morale chrétienne, économique, libre-penseuse; il faut qu'il retourne à ses instincts naturels, qu'il proclame les droits de la Paresse, mille et mille fois plus sacrés que les phtisiques droits de l'homme concotés par les avocaillons métaphysiques de la révolution bourgeoise; qu'il se contraigne à ne travailler que trois heures par jour, et à fainéanter et bombancer le reste de la journée et de la nuit."


Paul Lafargue, gendre du Barbu, in le Droit à la Paresse.

mardi 8 décembre 2009

j-11

Il me reste onze jours pour tutoyer un bonheur, une allégresse que je pensais aussi lointaine que la Pointe du Cap. Encore onze petites journées à morfler, à vitupérer pour un rien, à traîner quelques désillusions. Le meilleur des Mondes s'annonce, et ce n'est pas pour me déplaire.
Le 19 décembre, donc, c'est l'ivresse qui revient. Et ça tombe bien, parce que mon agenda m'indique à cette date une rude journée. Le matin, j'ai rendez-vous avec mon podologue pour une sombre histoire de cors au pied, et aussi afin qu'il élimine de la pointe de mon pouce gauche une affreuse verrue, dont la vue en ferait gerber plus d'un.
Mère et moi sommes censés recevoir à déjeuner de la famille à la maison. Seront présents Mamie, au bonapartisme musclé, mon Tonton qui écoute RMC et sa grosse femme qui veut rétablir la peine de mort entre deux rasades de Ricard.
Le soir, il faudra essuyer une nouvelle fois un refus féminin de dormir en ma couche, sous des prétextes aussi étriques que foireux.
Et pour parfaire le tout, il n'y aura aucun bon film à visionner à la tévé, même les programmateurs d'Arte auront perdu le bon sens, en nous proposant de revoir Le jour et la Nuit de BHL, suivi d'une théma consacrée au supposé génie de Marguerite Duras.
Ce qui serait chouette, c'est que le caviste de la rue de Belleville soit ouvert ce jour là, et qui ne lui manque aucun litre de son petit Corbières, qui inscrit le sourire sur les visages, et aussi que le libraire de la rue du Jourdain revoit à la baisse ses tarifs et que son rayon Polar ressemble enfin à quelque chose.
Si quelques avanies se présentent de façon inexorable pour ce jour, il nous faut relativiser. Il est acquis que le Monde sera sauvé, grâce aux bonnes volontés conjuguées des cent quatre vingt douze nations réunies à Copenhague pour le sommet sur l'écologie dont tout le monde y cause.
Obama, il va montrer son sourire brite à la face du Monde, les Chinois seront devenus fréquentables, notre président à nous sera enfin calmé, et Jean-Louis Borloo pourra faire péter une caisse de champagne, et trousser Béatrice dans la foulée, car il aura contribué à SAUVER NOTRE PLANÈTE.
Arthus Bertrand et Cohn-Bendit, une fois la conférence achevée, iront parader à la tévé et dans les médias, dont ils sont d'ordinaire injustement exclus, pour nous dire qu'on vit "un moment historique", et que, braves gens, vous voyez qu'avec un peu de volonté, on peut accomplir de grandes choses. On se lancera dans une belle farandole, on ira parader dans les rues la mine heureuse, en rendant grâce, à nos dirigeants, pourtant minables, racistes, bellicistes et criminels, d'avoir fait baisser la température globale. Même que la nuit, on éteindra le radiateur dans la chambre pour s'en souvenir, et accomplir à notre humble niveau, un petit geste pour la planète, comme on se plie à le faire sans le rechigner, quitte à suer en bicyclette, et à se peler le fion en hiver.
On sera encore plus béats que quand on a fêté les vingt ans de la chute du Mur. Et ceux-là qui disent qu'on se trompe, que ça ne sert à rien de verser dans le millénarisme à la noix, que le capitalisme repeint en vert ça reste cacaprout, et bah, ils n'auront qu'à se regarder dans la glace, parce que les dauphins, les éoliennes, et les ours polaires, ils n'en ont rien à cogner, et que de toute façon, ils ne veulent pas faire d'efforts. Et que leur truc de justice sociale, leur communisme, c'est rien que de la poudre aux yeux, puis ça a pas marché, et que Obama quand même, il est plus sexy qu'Alain Badiou, qui fait rien qu'à râler. Que Julien Coupat, il exagère quand même.
Le 19 Décembre, c'est la Révolution pour de vrai, le triomphe tant attendu du Bien à chaque extrémité de la Planète. Revenus en enfance, qu'est-ce qu'on s'amuse quand même!


dimanche 1 novembre 2009

Commémorons

Les commémorations sont ennuyantes et ce de façon implacable. La prochaine, officielle, qui s'annonce, n'y échappera pas. Et pour cause.
On nous invitera à "célébrer", les vingt ans de la chute du mur du Berlin, par extension celle du Bloc de l'Est, et de ces vilains bolchéviques.
On en profitera pour nous dire, que depuis ce jour
historique, où un pan de béton céda, les ressortissants des pays qui connurent le communisme vivent désormais épanouis.
Il est vrai que nos amis d'Europe Centrale et Orientale, passés du flicage généralisé à la misère, n'ont pas perdu au change. Qu'ils peuvent rendre grâce au FMI d'avoir rendu leurs économies compétitives, qu'ils peuvent louer leurs anciens tortionnaires d'avoir renoncé au marxisme-léninisme pour l'univers plus reluisant de la finance internationale.
Le site du NouvelObs propose aux Internautes de faire partager ce qu'ils ressentirent le 9 Novembre 1989. Je me suis plié à cet exercice citoyen avec zèle. Je peux allègrement livrer un témoignage du meilleur acabit, étant donné que je conserve tous mes souvenirs de cette année-là, la deuxième de ma présence sur terre.

"J'ai moi aussi versé une larme le 9 novembre 1989.
J'avais en effet égaré ma tétine préférée, celle que mes parents me confectionnèrent un soir de beuverie, avec le capuchon d'un biberon et le bouchon d'une bouteille de Gevrey Chambertin.
J'adorais téter. Ma passion pour les poitrines opulentes jamais démentie, était déjà solide à l'époque. Du reste ma nourrice, une épaisse alsacienne souffrit de ma voracité.
Ma mère, devant mes cris incessants, me colla une violente rouste en pleine poire.
Je me souviens de la passivité de mon père face aux gestes affectifs que Mère me délivrait. Tranquillement avachi dans un fauteuil du salon, Papa fumait la pipe, et se délectait de la lecture de vieux numéros d'Union, l'oeil lubrique et la main gauche dans le pantalon.
Soudain, alors que Mère était partie récupérer des cubis de Villageoise dans le coffre de notre Fiat Panda, la radio branchée à l'étage, interrompit ses programmes pour nous annoncer l'heureuse nouvelle: "Le Mur de Berlin s'est effondré cette nuit. Les allemands pavoisent, les russes déchantent, les américains jubilent, les togolais avouent ne pas avoir d'avis tranché. Tiercé, il fallait jouer le 12, le 16, et le 4. Prochain flash dans un quart d'heure."
Je me souviens que l'oeil de Père passa du lubrique au ravi. Nous qui comptions un vieil oncle injustement ostracisé à la Libération pour avoir servi au sein de la LVF sur le front russe, sentions que le temps du déshonneur était révolu, la réhabilitation de notre nom confirmée.
La joie imprégnait tout les visages. La Kronembourg coula à flots, et comble du bonheur, j'eus le droit ce soir-là de manger dans une assiette. Mes parents me fixaient constamment, voyant le monde futur plus sûr pour mon épanouissement. Le spectre du bolchevisme disparu, j'allais demeurer à l'aise dans le village global qui s'édifiait.
C'était chose acquise. La crainte du conflit nucléaire était évanouie. Tout comme celles de voir défiler les chars russes sur les Champs Elysées, et Jean Ferrat tous les jours à la télévision.
Le bonheur nous irradiait.
Le lendemain, nous nous rendîmes Place du Colonel Fabien à Paris, pour rire au nez de Georges Marchais. Nous fîmes en soirée, dans notre jardin, un feu avec de vieux exemplaires de l'Humanité, que la mairie communiste de notre bourg nous contraignait d'acheter sous peine de représailles musclées.
Qu'est-ce que nous avons pu nous verser comme larmes ce jour-là, conscients que nos frères d'Europe de l'Est allaient enfin goûter à l'ivresse qui est la nôtre! Celle de connaître la joie de nos pimpantes démocraties libérales!
Et ce n'est pas la jeune Zvetlana, 19 ans, qui se gèle en ce moment les gambettes au bord du périphérique parisien, en attendant le prochain client qui viendra m'objecter que depuis ce jour historique, l'Est vit heureux."

lundi 19 octobre 2009

Ambition secrète

Il adviendra un jour, où l'audace, et l'allant ne faisant plus défaut, on ira planter notre tente au milieu d'un désert rocailleux en Espagne ou ailleurs.
Où l'on aura au préalable délaissé la Rue Victor Cousin, et l'infame salariat, non sans avoir omis de partir sur un ultime coup d'éclat.

Le script en poche, on vacquera dans le désert d'Almeria, avec une équipe de tournage motivée. Du matos dernier cri, des comédiens inspirés, et des techniciens dévoués nous accompagneront dans ce qui constituera une aventure artistique qui résonnera longtemps après son terme, comme une retentissante épopée sauvage.

Reprenons. Nous aurons détroussé quelques producteurs, lancé une vaste souscription populaire, et racketté quelques bobos qui arpentent leur nonchalance et leur suffisance dans les troqsons de Ménilmontant.

Nous filmerons l'odysée de deux frères, Buddy, et Jeremiah, qui à eux seuls, auront eu le mérite de réécrire l'histoire du Monde.
Nos deux amis, durant la meutrière guerre de Sécession, enrôlés de force chez les Yankees pour mieux échapper à la justice suite à l'assassinat d'un petit souteneur new-yorkais, désertent à l'approche de la fin des combats. Ils vont de larcins en rapines, pillent quelques églises, font couler d'innombrables gouttes de sueur au front des propriétaires terriens, ou des rapaces des compagnies privées de chemin de fer, qui formentent de s'approprier tout l'Ouest américain jusqu'en Californie. En condamnant les tribus indiennes, à l'exode et à la famine.

Buddy et Jeremiah regagnent par le plus grand des hasards, une communauté fouriériste, une des rares qui ont survécu parmi celles qui essaimèrent dans la première moitié du dix-neuvième siècle en Amérique du Nord.

De là, ils organisent la résistance au capitalisme sauvage en germe au pays de Lincoln, sont rejoints par des esclaves affranchis des Etats du Sud, des Indiens athéistes, et des migrants juifs qui fuient New-York, où la carpe s'épanouit assez mal dans l'Hudson River.

La contagion gagne tout le territoire américain. C'est tout un continent qui va s'enflammer par la suite. Ce nouveau monde promis à toutes les infamies devient le modèle de civilisation le plus abouti. En effet, dans les assemblées délibératives où tout le monde peut siéger, on applique la démocratie directe. On entretient un respect profond pour ces paysages à l'ennivrante beauté. On suspend aux derniers gibets en place, quiconque entreprend des attitudes capitalistes.
Avant que le Vieux Monde ne succombe sur toute la surface du globe, on aura pris le temps de s'épanouir. On aura pas attendu que de sinistres tacherons californiens confectionnent du vin, en espérant que leur piquette concurrence le Nuit Saint Georges. Celui que ces hommes-là auront fabriqué sera de meilleure facture.

De cette façon, on évite le vingtième siècle meurtrier, avant le règne de la techno-surveillance du nôtre. On évitera ainsi Kissinger, les caudillos sud-américains, Claude Lelouch, et l'interdiction de fumer dans les bistrots. Tout ce qui peut faire horreur en somme. Le tout sans avoir lu Marx.

Qui signe?

lundi 5 octobre 2009

Pour mémoire

Je me souviendrai toujours de son air interloqué, de l'indignation dont sa voix était empreinte. Pour elle, j'étais devenu une sorte de salaud, prêt à apporter mon plein consentement aux actes les plus abominables. Un peu comme si je souscrivais aux incantations d'un Ahaminedjad, comme si je possédais dans ma bibliothèque les oeuvres complètes de Robert Faurisson, dédicacées par l'auteur pour comble du déshonneur.
J'étais le complice aveugle d'un acte barbare, que tout être conscient réprouve instinctivement.
Elle se ravisa assez vite devant la défense que je lui fis de ce citoyen franco-polonais qui subit actuellement les foudres de la justice américaine. J'avais des antécédents. La preuve, je compte sur les étagères poussiéreuses de ma chambre en désordre, la discographie complète de Noir Désir. Aussi, c'est avec un regard suspicieux qu'elle guetta ma réaction lorsque l'on annonça la remise en liberté de Bertrand Cantat. À coup sûr, je devais me réjouir de cette libération, sans considérer la souffrance de la famille de la victime.
Et puis je suis un peu gauchiste sur les bords, ce qui constitue une faiblesse morale en soi. À considérer que dans les prisons, il se trouve peut-être des salauds, mais que même un salaud a le droit à un traitement humain, j'étais déjà fautif, prêt à accorder mon blanc-seing, à la cohorte des crapules sous de fumeux prétextes philosophiques, étriqués et tortueux.
Un apôtre du relativisme, en somme.
« Le talent n'excuse rien !», me dit-elle, péremptoire. Comment ne pas souscrire à pareille sentence? Or de question de réfuter ceci, comme on ne pardonne pas à Céline d'avoir été antisémite, d'avoir été un sinistre pousse au crime, mettant tout le génie de sa verve misanthropique au service de l'ignoble.
Alors, pour défendre ma position, devant ses argumentations carrées, je lui fis observer, qu'aucune société ne pourrait survivre, si elle ne s'accordait pas le droit de pardonner certains écarts, à moins de vivre dans un état de guerre civil permanent.
Qu'un être, sans être passé par la case Prison, peut avoir payé sa dette, et exprimer des regrets sincères, auquel on peut être sensible, sans pour autant lui signer un chèque en blanc.

Oui, mais il est des crimes imprescriptibles, que rien ne saurait excuser.
J'étais prêt à lui donner raison. À considérer que mon soutien était déplacé, que Polanski était une ordure finie, qui avait préféré la fuite à assumer ses actes. Que ses avocats avaient arraché le pardon de la victime, par un procédé biaisé, au vu de la menue somme de 500 000 dollars empochée par Samantha Geimer.
Et puis, à défendre Roman Polanski, je me trouvais aux côtés de cette élite parisienne, sourde aux réalités populaires, et vautrée dans le confort, totalement insensible aux souffrances humaines.
J'étais donc en voie d'amender ma position, de bousculer mes schémas intellectuels. Cette même semaine, où l'on avait mis sous écrou l'auteur du Bal des Vampires, on nous a évoqué la disparition tragique d'une joggeuse, sauvagement assassinée, preuve que les détraqués ne sont jamais à l'abri de la récidive. J'allais emboîter le pas de la meute, vociférer contre ces tarlouses d'intellectuels, qui émettent des réserves sur la saine idée de la castration chimique. Pour peu, l'idée de réintroduire le coupe-cigare du bon docteur Guillotin, ne m'aurait pas effrayé des masses.

Et puis mon esprit fit un saut en arrière dans le temps, s'arrêta sur la date du 25 juin, où la planète fut ébranlée, et accablée par le chagrin. C'est en effet le jour funeste où Michael Jackson trépassa, laissant des millions de fans dans le plus profond des désarrois. Nos journaux du soir s'ouvraient sur le générique de Thriller, et durant les semaines qui suivirent, il n'était plus question que du mystère entourant son décès, des tragiques fautes du Docteur Muray. Alors que l'horreur économique était à son paroxysme, que les miséreux de par le monde semblaient condamnés à d'éternelles souffrances, nous devions tous impérativement, partager le chagrin de la famille de « Bambi », se précipiter à la FNAC pour claquer nos maigres revenus à l'achat de la discographie du défunt Roi de la Pop. Des esprits tatillons et sournois, firent observer l'aspect obscène de cette communion forcée au chagrin. On oublia, comme on sait parfois si bien le faire, les manquements de ce génie androgyne, qui entretenait pour les petits garçons, de coupables penchants. La justice, (comme ses carences en mélanine), il est vrai, l'avait blanchi. On passa outre le fait que Jackson avait à son service, tout un bataillon d'avocats véreux, qui surent dénicher les failles dans le dossier d'accusation, pour obtenir la clémence du tribunal. Ces mêmes avocats talentueux, experts en plaidoiries et failles dans le dossier, qu'ils auraient pu nous arracher les larmes au procès de Klaus Barbie, si le tortionnaire nazi avait daigné en faire ses défenseurs.

C'est en me souvenant de ce 25 juin que j'ai basculé à nouveau. Ce jour-là, celle qui me voit dornéavant comme l'ami des pédophiles, avait esquissé une moue des plus tristes à l'annonce de la mort de Michael Jackson.
À cet instant, je me suis mis à table d'écriture, et j'ai envoyé un billet à ce citoyen Franco-polonais qui réside désormais dans une prison de Zurich. « Tu vois Roman, tu aurais su danser le moonwalk, tu n'en serais sans doute pas là aujourd'hui! ».